Ce 9 septembre 1673, à Québec, un capitaine de 25 ans et un notaire montaient vers la maison d’Anne Bourdon. Des projets d’avenir distrayaient le marin Galonné; il allait signer son contrat de mariage. L’homme de loi, canadien de naissance, habitué à ces formalités d’usage, posait des questions à son compagnon sur sa ville d’origine, Dieppe. Il alla même jusqu’à lui demander s’il avait connu durant son enfance un nommé Nicolas Veilleux, natif de sa paroisse St Jacques, maintenant citoyen du pays. En entrant dans la maison de la procuratrice des jeunes filles arrivées de France pour fonder un foyer, Pierre Duquet prit sa plume d’oie et écrivit : « Pierre Moysan pilotte du Navire la nouvelle France…» Les témoins de cette scène se souvenaient d’avoir vu ancré au port ce petit trans-atlantique en 1667 et 1670, propriété d’une compagnie de La Rochelle Gaigneur-Grignon. Encore l’année dernière, Pierre Picher était revenu au pays sur ce navire commandé par le capitaine Paulet. Comment expliquer qu’un normand dieppois soit appelé aujourd’hui pilote de ce bateau rochellois, le Nouvelle-France ? Pierre était-il arrivé récemment au pays? Pourquoi décidait-il soudain de se marier à Québec? Pierre, fils de défunt Jacques Moysan et de Françoise Fontaine, épousa Barbe Rotteau, 20 ans, native de Saint-Martin-du-Roule, fille de défunt Geoffroy et de Catherine Carsillac ou Carsilleu. Le Roule est un ancien faubourg de Paris, aujourd’hui 8e arrondissement de la ville. Quant à Pierre, nous lui connaissons 2 sœurs et 1 frère : Anne baptisée à St Jacques de Dieppe, le 26 octobre 1641; Henri tenu sur les fonts baptismaux le 15 octobre suivant; Marie née en 1647, à la même église. Pierre selon le recensement de 1681, naquit en 1648. La bénédiction nuptiale fut donnée par l’abbé Louis Ango de Maizerets, curé de la paroisse Notre-Dame de Québec, le 11 septembre 1673, en présence de l’ancêtre normand Michel Lecours , de l’auvergnat Claude Maugues, futur notaire-royal de Montréal, et de Philippe Potier. Le port d’attache des Moisan, ce fut la basse ville de Québec où naquirent leurs deux premiers enfants. Cependant, par deux fois, Pierre tenta de s’ancrer les pieds sur un lopin de terre. Le 16 avril 1675, Antoine Dispan vendit sa propriété de 3 arpents de front sur 20 de profondeur à Pierre Moisan. Un hangar de 20 pieds de longueur couvert de paille était la seule construction existante sur les 2 arpents défrichés de cette ferme de la seigneurie St Gabriel , possession des Jésuites. Prix : 103 livres. Le 20 novembre suivant, Pierre revend sa terre de Notre Dame de Lorette à Laurent Dubosq, pour 100 livres. Dans le contrat de Duquet, nous apprenons que notre ancêtre s’était construit une cabane, qu’il avait recueilli des grains et qu’il y demeurera jusqu’à Pâques 1677. À quelques milles de Ste Anne, en janvier 1679, le 3, Moisan achète à Château-Richer, Sault à la Puce, une ferme de 2 arpents de front. Le vendeur Philippe Destrois-maisons; ses voisins : Jean Cauchon et Charles Cloutier; prix : 1,000 livres. Jolie somme! La famille Moisan vécut quelques années dans cette paroisse puisqu’elle y fait baptiser Madeleine, le 9 septembre suivant, et un garçon en juillet 1682. En 1681, Pierre possédait 1 fusil, 1 vache et 6 arpents en exploitation. François Thibault se portera acquéreur de cette propriété en 1682. Les Moisan quitteront la Côte de Beaupré après le 28 mars 1684. En 1693, 12 janvier, Antoine Fortier, premier propriétaire de la barque Ste Anne, fait un marché avec Charles Macart, marchand-bourgeois. Il fera 3 voyages «avec lad barques»durant l’été vers Chicoutimi et les Papinachois qui viennent faire la traite avec les Français à 50 lieus plus bas que Tadoussac. Pierre Moisan signe comme second propriétaire. Quelques semaines plus tard, 4 février, il vend sa moitié à Vital Caron pour la somme de 1,160 livres. Détail intéressant : «la sainte anne du port de vingt cinq tonneaux ». Un tonneau équivaut à 1000 kilos. Cette barque servait au transport des «pelletries marchandises et autre effects appartenantes à lad. Compagnie» de Tadoussac. Pierre avait déjà acheté cette barque de Michel Guyon, maître charpentier de navire, en 1685, pour le prix de 1,200 livres. Pourquoi cette vente aujourd’hui? L’état de santé de notre ancêtre laissait-il à désirer? En mars 1683, Pierre Moisan signe un contrat avec Guillaume Jourdain pour faire les ouvrages de maçonnerie d’une maison, non loin de la fontaine Champlain, à la basse ville. Pierre voulait des murs de 20 pouces d’épaisseur, une cheminée en Pierre de Beauport, etc. Il promettait payer 20 livres la toise de maçonnerie. Le contrat fut annulé par la suite . Premier rêve, première déception! Le 6 juillet 1689, Moisan achète un emplacement de Nicolas Dupont pour la somme de 300 livres. Enfin, en 1690, l’heure de l’action sonna. Pierre rencontre l’architecte Claude Baillif dès le 3 janvier, pour préciser sur papier tous les détails de ce petit château rêvé, château en hauteur avec vue sur le fleuve. Le notaire Rageot établit avec minutie tous les devis : maison «sur la rue demeulles (Cul-de-Sac), de vingt quatre pieds en quarré». Précision : une cave, un premier étage et un deuxième, 2 cheminées et 2 foyers faits en pierre de Beauport, des galleries garnies de poteaux et de croix de Saint-André, des escaliers, des armoires, des pantures, des verrous, etc… un texte serré de 5 pages. Pierre versa immédiatement «en argent blanc et sols marron quatre cent livres». Le restant des 3,000 livres sera payé «a fur et a mesure de levalluation dud travail». La construction devait débuter le 1 mai et être terminée «le mois d’octobre ensuivant». Pierre ne fut pas satisfait du travail et se plaignit à la Prévôté de Québec et au conseil Souverain. Les choses traînèrent en longueur. Le 21 août 1692, Pierre vend la maison qu’il avait achetée dans la même rue, le 24 janvier 1684, de Jacques Cachelièvre. Charles Montminy dit Touvan (sic) en devint l’acquéreur pour la somme de 550 livres. Hélas! Pierre n’habitera jamais son mini-château, mais sa veuve obtiendra gain de cause devant la loi et en fera sa demeure après le 20 septembre 1694. Dans un foyer, l’important, c’est la vie, la santé. En 1693, l’épreuve fondit sur la famille comme un vautour. Madeleine, 14 ans, en compagnie de 2 fillettes de son âge, Catherine Dumais et Jeanne Bisson, s’amusaient dans une embarcation légère, en face de Québec. Mauvaise manœuvre? Coup de vent ? C’est la panique! El les 3 jeunes demoiselles se noyèrent. Consternation chez les Moisan ! Funérailles de Madeleine, 5 juillet. En décembre, Pierre, sans nous dire pourquoi, après avoir reçu «les sacrements de pénitence viatique et extrême onction», alla rejoindre sa fille en Paradis. Il avait requiem, le 7 décembre. Deux jours plus tard, naissait un fils posthume, Etienne . Maman l’aima pour deux et il survécut. La Confrérie de Sainte Anne fit dire une messe pour le repos de l’âme de Pierre, parce qu’il en était membre depuis le 25 janvier 1692. Pierre avait de l’instruction puisqu’il signait avec parafe. Barbe ne savait pas signer. Cependant, après presque 3 siècles, grâce à des contrats conservés précieusement par nos Archives Nationales, l’harmonie de ce couple dégage encore une suave odeur. Les notaires donnaient presque toujours à Pierre les titres suivants : pilote de navire, capitaine et maître de navigation en ce pays, maître de barque, capitaine de barque. Durant les nombreuses absences de son mari, Barbe conduisit sa maison comme la femme forte de l’évangile. Et Pierre possédait une confiance illimitée en son épouse. En 1682, le 13 juin, devant Auber, Mme Moisan vend à François Thibault leur terre de Château-Richer, pour la somme de 1,000 livres à payer en 2 versements . Le 12 mai 1691, Barbe se présente devant le notaire pour emprunter au nom de sa communauté la somme de 990 livres tournois de Paul Bouchard dit Dorval, habitant de l’île d’Orléans. La couronne des parents, ce sont leurs enfants. Pierre et Barbe reçurent de la Providence 10 enfants : 5 filles et 5 garçons Marie Charlotte, Louise et Geneviève unirent leur vie à l’ancêtre Jean Cotton, à Jean Routhier et Jean Lucien Poitras. Firent souche Michel et Etienne qui s’allièrent à la famille Bonhomme dit Beaupré. Il y a plus d’un siècle, un descendant de Michel, 7 e génération, prit le nom de Pierre Denys. Il se maria à Saint Augustin de Portneuf, le 26 novembre 1844, à Flavie Garneau. Le fils de ce Pierre Denys changea son nom en Gauvin, nom que portent encore aujourd’hui ses descendants. Pierre Moisan, fils, qui avait été baptisé à Château-Richer le 11 juillet 1682 décéda à l’Hôtel-Dieu de Québec le 20 février 1700. Il allait avoir ses 18 ans à l’été. Quelle peine pour sa mère! Le sort de 2 garçons : Jean et François demeure inconnu. À Terreneuve, au recensement de 1693, l’on découvre un Jean Moisan, époux de Marie Guillot. Il possédait 4 domestiques. L’années suivante, il est dit veuf. Ce Jean serait-il un fils de Pierre? Barbe Rotteau convola avec Jacques Renout, le 24 octobre 1695. Elle décéda à Lorette où elle fut inhumée le 25 août 1728, âgée de 81 ans. Dans la descendance d’Etienne apparurent 2 frères prêtres : Elzéar-Léon et Louis-Olivier, 6e génération, fils d’Antoine Moisan et de Louise Patry, de Québec. Texte tiré du livre Nos Ancêtres no :2 de Gérard Lebel